Article rédigé par Damien VERDI – IAN Lettres – Académie de Corse
La discipline des lettres n’y échappe pas : l’usage, par les élèves, de l’intelligence artificielle générative pour réaliser un devoir à la maison est une pratique qui s’est aussi généralisée en français. Il y aurait pourtant un moyen de contourner cet usage abusif. Celui-ci s’explique d’ailleurs, dans la majeure partie des cas, non pas par simple paresse, mais parce que les œuvres littéraires – notamment patrimoniales – dont la langue et le contexte historique ou culturel peuvent faire écran, empêchent, par leur opacité apparente, d’entrer dans les différents domaines d’apprentissage.
En s’affranchissant des codes traditionnels encouragés depuis la réforme 2016 des cycles 3 et 4, à savoir entrer directement dans l’explication de texte par le raisonnement inductif et l’élucidation des implicites par une démarche d’investigation progressive, et en s’inscrivant plus précisément dans les préconisation des Nouveaux programmes 2026, une approche différente permettrait de débloquer des situations. L’expérimentation autour du poème « Fragment 128 » de René Char, extrait de ses Feuillets d’Hypnos (1946), est née de cette volonté : aplanir les difficultés de lecture pour rendre le texte accessible.
À l’intersection des Humanités et des compétences numériques, cette démarche exploite l’IA générative d’images comme un levier pour approfondir et bousculer la réception des textes par les élèves. Ce détour technologique offre l’opportunité de renouveler l’approche de la poésie de la Résistance en classe de 3e. L’enseignant, en confrontant la lecture littéraire traditionnelle aux productions de la machine, se positionne comme le garant d’une posture critique. Le projet valide, par conséquent, des compétences techniques avancées (ingénierie du prompt, évaluation des biais de l’IA) tout en s’inscrivant dans le cadre institutionnel et sécurisé de l’ENT.
Démarche opératoire
L’étude du texte s’effectue d’abord en autonomie, sans aucun outil numérique. Cette lecture préalable suppose une première compréhension globale : a minima, de la situation narrative (la torture du jeune maçon, l’incendie de la grange, le rassemblement de la foule, la menace massive des SS) ; au mieux, de l’ethos du poète et de sa sensibilité. Dans un second temps, les élèves génèrent une illustration par IA, conçue comme un support pour mettre en lumière les enjeux du texte que la machine a éludés, contournés ou altérés. Dans cette perspective comparatiste, la démarche s’avère pleinement réussie, quand bien même le résultat graphique s’avère défectueux.
Les élèves adoptent une posture passive au moment où ils ont recours à l’IA, notamment sur la rédaction du prompt. En majorité, ils se sont approchés de la terminologie du protocole de questions (« illustrer le texte par une image qui le représente »). Certains se sont heurtés à la politique déontologique de l’outil qui interdit la représentation « de contenus haineux ou qui incitent à la violence ». Ceux-là ont dû améliorer intuitivement le prompt en demandant une représentation moins réaliste, plus picturale.
La projection des productions individuelles sous forme de diaporama a permis, lors du retour en classe, un examen scrupuleux des images : les sujets et objets du poème étaient-ils fidèles, déformés, réinterprétés ou absents ? Les élèves se sont attachés à vérifier la présence d’éléments marquants de leur lecture préliminaire, tels que la grange brûlée, le jeune maçon mutilé puis assassiné, ou encore la vraisemblance des armes (les mortiers). Guidés par l’enseignant, ils ont rapidement repéré les nombreuses hallucinations de la machine, même si aucune phase de validation n’a été menée en autonomie malgré la consigne. Parmi les dérives les plus flagrantes, l’IA a représenté René Char arborant un brassard nazi. De plus, l’analyse a mis en évidence des biais algorithmiques majeurs : une présence arbitraire ou anachronique de la grange et du maçon torturé, ainsi qu’une omniprésence de personnes âgées dans la foule, provoquée par la seule occurrence du mot « vieillard ».

René Char, représenté avec un brassard nazi.
Singularité du texte littéraire : Chat GPT ne « se fait [pas] voyant »
La décision automatisée de représenter ou non le locuteur a suscité de vifs débats. Pour les élèves, sa figuration visuelle n’était pas indispensable à l’illustration de la scène ; elle apparaissait même invraisemblable et trop manifeste au vu de la situation du poète clandestin, contraint à la cachette. Pourtant, cette voix traverse tout le texte, et la classe a rapidement conclu qu’une telle absence priverait le poème d’un axe majeur d’interprétation. Ce retour à la singularité textuelle a permis d’en dégager les mouvements : la narration, d’apparence descriptive et objective, glisse progressivement vers l’expression du « je » poétique, pour aboutir à l’enthousiasme final du poète célébrant son appartenance à la communauté des résistants.
À ce stade, nous avons pu formuler collectivement une problématique intégrant la subjectivité du texte, avant de nous engager dans une lecture analytique plus traditionnelle.
En interrogeant le traitement de la littérature par l’image technologique, cette expérimentation propose une réponse concrète et inclusive pour amener chaque élève à s’investir. Elle s’inscrit ainsi pleinement dans les objectifs du socle commun en garantissant la validation des compétences de lecture critique.
L’un des paragraphes de cet article a été réécrit par Gemini. Sauriez-vous retrouver lequel ?
