En cycle 4, quatre séquences consacrées à l’intelligence artificielle, de la 5e à la 3e, se terminent toutes par le même motif : un paragraphe sur ce que coûte réellement l’IA à l’environnement. Ce n’est pas un hasard de rédaction. C’est une exigence du programme lui-même, reprise et approfondie d’une année sur l’autre.
Ce que dit le programme officiel
Le programme de Technologie du cycle 4, publié au Bulletin officiel du 29 février 2024 et désormais applicable aux trois niveaux du collège, demande explicitement d’étudier « les usages raisonnés et détournés ainsi que l’incidence de leurs usages sur notre environnement : consommation d’énergie, disponibilité et consommation de ressources, rejets et déchets, échanges de données ». Sur l’intelligence artificielle en particulier, il prévoit de développer un argumentaire sur le rôle de l’IA dans le développement des objets techniques et sur les incidences de ce développement sur la société et sur la consommation énergétique induite. La sobriété numérique n’est donc pas une option pédagogique : c’est une attente du texte réglementaire.
Ce texte est un programme de cycle, et non trois programmes juxtaposés par niveau. Les mêmes notions y sont volontairement reprises chaque année, avec un degré d’exigence croissant. Ce n’est donc pas un hasard si le même enjeu environnemental resurgit de la 5e à la 3e : c’est exactement ce qu’un programme conçu en spirale est censé produire.
Ce que cela donne, niveau par niveau
En 5e, la séquence d’initiation au numérique et à l’intelligence artificielle conclut sur « le défi environnemental » en ces termes : « Entraîner des modèles d’IA géants nécessite des milliers de serveurs très puissants qui consomment d’immenses quantités d’électricité et d’eau pour leur refroidissement. L’éco-conception d’IA plus sobres et légères est un défi majeur pour les ingénieurs de demain. » L’élève vient d’apprendre ce qu’est le Machine Learning en s’amusant à faire reconnaître un chat à une machine ; il referme la séquence sur l’idée que cette technologie a un coût.
En 4e, la séquence sur les algorithmes de recommandation et l’éthique robotique reprend la même préoccupation, avec un vocabulaire déjà plus assuré : « L’entraînement et le fonctionnement des grands modèles d’IA générative nécessitent des centres de données géants très gourmands en électricité et en eau de refroidissement. […] L’éco-conception d’IA sobres devient une priorité absolue. » D’une année sur l’autre, la même notion n’est pas simplement répétée : elle passe d’un constat en fin de séquence à une véritable priorité affirmée, ce qui correspond précisément à la logique d’approfondissement propre à un programme de cycle.
En 3e, le projet Machine Learning, où les élèves entraînent eux-mêmes un modèle de tri des déchets, précise : « L’entraînement des très grands modèles d’IA nécessite des milliers de cartes graphiques tournant jour et nuit dans des Data Centers, entraînant une empreinte carbone et hydrique considérable. »
Toujours en 3e, la séquence de prospective sur la ville en 2050 illustre le mieux ce déséquilibre. Elle s’ouvre sur une description enthousiaste : « L’air est pur, aucun bruit assourdissant de moteur thermique ne résonne dans la rue. » Robots livreurs silencieux, réseaux intelligents, mobilité partagée : la ville y est décrite comme une réussite technologique sans réserve. Ce n’est que dans l’avant-dernière partie, au milieu d’une liste de quatre défis à venir, que surgit une phrase sur « le recyclage complexe des batteries au lithium et des métaux rares contenus dans l’électronique de contrôle ». Une ligne, au milieu d’un texte par ailleurs très favorable au tout-numérique.
Quatre niveaux, quatre entrées différentes dans l’IA, un même réflexe de conclusion : rappeler que la technologie a un prix écologique, sans jamais s’y attarder.
Un socle de compétences qui converge
Ces quatre séquences mobilisent le domaine 5 du socle commun, les représentations du monde et l’activité humaine, qui invite à mesurer l’impact des technologies sur la société. La séquence de 4e y ajoute le domaine 3, la formation de la personne et du citoyen ; celle sur la ville en 2050 convoque le domaine 4, les systèmes naturels et techniques.
Côté CRCN, la compétence 4.3, protéger la santé, le bien-être et l’environnement, apparaît explicitement en 4e. Elle n’est pas seule : la compétence 1.3, traiter des données, et la 5.1, résoudre des problèmes techniques, portent elles aussi cette question dès lors que constituer un jeu de données ou corriger un modèle biaisé implique de s’interroger sur ce que cela consomme.
Ce même enjeu est désormais également porté hors de la Technologie : depuis janvier 2026, l’un des deux parcours Pix IA, obligatoire en 4e, en 2de et en première année de CAP, couvre explicitement les enjeux environnementaux de l’intelligence artificielle. Ce que le programme de Technologie installe progressivement de la 5e à la 3e trouve ainsi un prolongement réglementaire au lycée.
Un point aveugle, pas un manque

Ce qui frappe, ce n’est pas l’absence d’information mais son inexploitation. L’élève croise cette idée à quatre reprises en Technologie, presque toujours dans les mêmes termes, sans qu’aucun de ces passages ne lui demande de s’y arrêter vraiment. La séquence de 5e le formule d’ailleurs elle-même, sans le savoir, dans sa propre conclusion : « La vigilance citoyenne : il est indispensable de tester les systèmes pour corriger les biais et concevoir des technologies fiables, équitables et respectueuses de l’environnement. » Cette vigilance, le programme la nomme comme un objectif ; il ne fournit pas encore l’occasion de l’exercer sur ce point précis.
Une piste pour aller plus loin
Il serait possible, en fin de cycle, de reprendre ces quatre occurrences avec les élèves et de les faire travailler dessus directement : les mettre côte à côte, observer comment la même idée s’étoffe d’un niveau à l’autre, et surtout questionner ce que représentent réellement les ordres de grandeur évoqués, en énergie, en eau comme en métaux rares. Distinguer ce qui relève d’un fait mesuré de ce qui relève d’une formule de synthèse est, à ce niveau, un exercice d’esprit critique à part entière. Une manière de transformer une exigence du programme, respectée mais jamais approfondie, en véritable objet d’apprentissage.
